Vue d’ensemble :
Les perspectives stratégiques du Canada 2016
FERRY DE KERCKHOVE
© 2016 FrontLine Defence (Vol 2, No 3)

Bien que le document Perspectives stratégiques 2016 effectue une analyse en profondeur des crises dans le monde et entame une réflexion sur les incidences pour le Canada, sa sécurité, et ses priorités en matière de défense, nous en donnons aux lecteurs de Frontline un résumé succinct.  Étant donné la rapidité avec laquelle des événements transformateurs se produisent dans le monde, nous vous conseillons de le lire rapidement!

L’état du monde

Au mieux, la situation dans le monde est chaotique, avec des conflits et des crises qui s’étendent du Sahara occidental jusqu’à la Papouasie, passant à travers le Moyen-Orient, le Caucase du Sud, l’Asie centrale et du Sud, vers le détroit de Malacca et le Pacifique ouest. Le soi-disant « ordre international » est solidement bousculé. En voici quelques exemples :

  • L’expansion de l’État islamique a été ralentie mais il est loin d’être très dégradé ou battu.
  • L’est de l’Ukraine demeure une zone de guerre et la Russie a déclaré que l’OTAN était un ennemi.
  • La Syrie en est à sa cinquième année de guerre civile. L’exode de réfugiés se poursuit, imposant des défis importants pour bon nombre de pays.
  • Le processus de paix israélo-palestinien est moribond.
  • Les sunnites et les chiites se battent entre eux.
  • La Chine continue à construire sur les récifs, se dotant de nouvelles bases en mer de Chine méridionale.
  • L’Afrique voit son développement attaqué par des groupes terroristes.
  • L’Amérique latine continue à subir la calamité du trafic de drogue.
  • L’économie globale risque de faire face à une récession et les prix des matières premières continuent à tomber.

Tel est le monde auquel fait face notre nouveau gouvernement aujourd’hui – et les tendances à plus long terme ne sont guère meilleures.

Les tendances

Voici une synthèse des situations qui impactent la sécurité mondiale de façons qui auront des effets significatifs et durables.

Le déplacement de la puissance économique et militaire du monde vers l’Asie signifie que la Chine commence à défier la domination américaine en Asie de l’Est. Tout en étant encore à un certain nombre d’années en arrière avant de pouvoir atteindre une parité totale comme concurrente à part entière, les conditions de succès existent.

En outre, une multipolarité croissante avec « des puissances révisionnistes » conteste un ordre international fondé sur des règles, dont l’érosion a déjà commencé. La Chine et la Russie sont les principaux états révisionnistes, mais l’Inde et d’autres pourraient leur emboîter le pas à moins que différentes occasions se présentent pour les convaincre de s’aligner avec l’ordre établi et de contribuer à sa restructuration (par exemple, un changement dans la composition du conseil de sécurité de l’ONU).

Des accords commerciaux compétitifs ajoutent à la complexité de la situation. L’affaiblissement progressif de la gouvernance par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) devient un problème majeur, alors que les grandes puissances économiques - États-Unis et Europe mènent de plus en plus leur diplomatie commerciale à l’extérieur de l’OMC.

Des conflits insolubles et une lassitude de la guerre chez les pays occidentaux dans un monde post-Afghanistan, post-Irak, et post-Libye, avec de grandes hésitations à mobiliser les moyens nécessaires pour lutter contre les menaces graves à la sécurité, comme l’État islamique, seront incontestablement exploités.

L’incapacité des grands dirigeants du monde de définir quelle est la menace la plus préoccupante. Est-ce la Russie de Poutine (puissance nucléaire, en pleine phase de réarmement, définie par les militaires américains comme étant la plus grande menace conventionnelle) ou est-ce Daesh (le cancer qui doit impérativement être éliminé mais contre qui les pays se refusent à utiliser tous les moyens nécessaires)?  Et, bien entendu, il y a la Corée du Nord, problème plus urgent et plus insoluble, que même la Chine ne peut entièrement contrôler. Lahore, Bruxelles, Istanbul, Paris, Ankara, Beyrouth ont donné la réponse.

Des acteurs non étatiques, des groupes terroristes, et le crime organisé défient la perspective occidentale prescriptive de l’ordre international et, à ce titre, ils modifient l’équilibre des pouvoirs et, en fait, la nature des conflits. Le Moyen-Orient continue sa chute dans un désarroi quasi total en raison de l’héritage de la guerre en Irak, et l’échec du printemps arabe – un souvenir lointain. Sans surprise, la situation en Afghanistan continue à se dégrader.

L’extrémisme, le radicalisme ethnique et religieux obligent à effectuer une révision déchirante des convictions civilisationnelles conventionnelles en quête d’une boussole morale. Comme l’a écrit un chercheur, « la réforme de l’Islam pourrait s’avérer la question la plus importante en matière d’idéologie politique du XXIe siècle. »

Connectant tout, on retrouve les menaces cybernétiques et électromagnétiques omniprésentes et des technologies progressant à une échelle géométrique avec une désuétude conséquente des capacités et stratégies militaires.

Avec des instabilités majeures dans presque chaque continent et un nombre de menaces contre l’humanité, le progrès et la prospérité, existe-t-il des possibilités plus importantes d’engagement de la part du  Canada?

Le nouveau message du Canada au monde

Si l’on s’interroge sur le cheminement à venir du Canada, les exemples suivants des orientations que s’est donné le gouvernement sont positifs et encourageants :

  • Restaurer « un leadership canadien constructif dans le monde »
  • Rendre publiques des lettres de mandat détaillées
  • Créer Affaires mondiales Canada
  • Instruction précise de renforcer les liens entre politique de défense, politique étrangère, et sécurité nationale
  • Renouveler la coopération multilatérale via les Nations Unies

Mais – et c’est la question  fondamentale – qu’est-ce que le gouvernement fera exactement pour effectuer cette restauration. En effet, tout effort visant à jouer un rôle constructif sur la scène internationale demande des investissements à un moment où le cadre financier général du gouvernement est plutôt morose. En outre, cet engagement survient malheureusement à un moment où de nombreuses crises affligent les régions clé du monde. Que peut livrer le leadership canadien quand des organisations internationales ont des problèmes majeurs à traiter avec des acteurs non-étatiques et à gérer le terrorisme ou quand la Russie joue des muscles en Ukraine et en Syrie?


Le Premier ministre canadien Justin Trudeau (à gauche) rencontre le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, lors du Forum économique mondial annuel 2016.

Plus important, avant d’aller plus loin, bien que les lettres de mandat des ministres de même que  différentes déclarations gouvernementales représentent une fondation solide pour les décisions à venir, elles n’offrent pas une vision globale pour le Canada qui a) prendrait en compte les impératifs stratégiques découlant de la situation mondiale et b) qui clarifierait comment « un leadership constructif dans le monde » sera réalisé. Il faut donner à notre nation un sens de notre place sur la scène internationale et sur ce qui est nécessaire pour l’occuper.

Ainsi, Les Perspectives stratégiques2016 souligne le besoin d’une revue intégrée de notre politique internationale (affaires étrangères, commerce, développement et défense) à effectuer au cours des six à neuf prochains mois, qui serait fondée sur une définition claire des objectifs et des menaces, incluant une priorisation des efforts et l’intégration des moyens diplomatiques, militaires, économiques  et de renseignement consacrés à la réalisation des objectifs. Séquentiellement, la nouvelle stratégie de défense que le gouvernement a exigée devrait émerger d’une vision globale des impératifs de sécurité nationale du Canada, prenant en compte les exigences stratégiques émanant de l’environnement international. Étroitement liée aux choix de politique étrangère, la politique de défense doit être le reflet de choix fondamentaux sur ce qui est nécessaire de faire et ce qui ne l’est pas. De fait, le cadre politique d’une stratégie de sécurité devrait s’arcbouter sur les valeurs, intérêts et ambitions d’un pays, sur sa santé économique et sur ses capacités essentielles.

La politique de défense n’est qu’un des « comment faire ». Il nous faut une perspective claire et nette des menaces auxquelles le Canada fait face et des engagements que nous sommes prêts à prendre et ceux que nous voulons éviter.

Une revue de la politique de défense doit s’interroger sur les éléments fondamentaux de la structure des forces armées, quitte à définir une nouvelle architecture ou à appuyer l’architecture existante. Il ne s’agit pas seulement des dépenses d’approvisionnements mais d’une évaluation complète des actifs de notre pays. Il ne devrait pas mettre l’accent initial sur les fonds consacrés à la Défense nationale et les organismes de sécurité connexes, mais plutôt sur une politique étrangère et de défense cohérente, destinée à répondre aux menaces perçues et à faire face aux responsabilités envers les citoyens. Chaque scénario de menace devrait indiquer des réponses possibles, y compris l’option pour le Canada de s’abstenir de s’engager.

Questions essentielles

Un examen en profondeur devrait répondre à  de nombreuses questions liées tant à la politique de défense qu’à la politique étrangère. La liste suivante peut paraître débilitante; pourtant, elle n’est même pas exhaustive :

  • Multilatéralisme : quel sens lui donner de nos jours pour le Canada ? Devrions-nous promouvoir  «repenser les Nations unies ? »
  • Le Canada devrait-il lancer un effort de redéfinition de la R2P, notamment en lien avec la politique envers les réfugiés ?
  • Au-delà du combat contre l’État islamique, existe-t-il une politique canadienne révisée envers le Moyen-Orient ? Voulons-nous nous engager à nouveau dans le processus de paix au Moyen-Orient ?
  • Avons-nous une idée claire de la façon de concevoir nos relations avec l’Amérique latine ? En faisons-nous partie d’une certaine manière ? Nous avons une politique envers l’Amérique latine. Devrait-elle être mise à jour ?
  • Nous sommes partie prenante en francophonie et dans le Commonwealth. Constituent-ils vraiment un fondement de notre politique étrangère aujourd’hui ? Pouvons-nous les rendre plus efficaces?
  • L’Afrique est-elle et devrait-elle continuer d’être une priorité pour le Canada ? Pouvons-nous nous le permettre ?
  • Qu’est-ce que cela signifie d’être une nation du Pacifique ? Que voulons-nous être et faire dans le Pacifique ?
  • Quelle politique envers la Chine, un partenaire potentiellement indispensable mais aussi un ennemi possible et certainement pas un modèle de vertu pour ce qui est des droits de la personne ?
  • On parle d’un engagement avec la Russie. Sur quelle base ? Et jusqu’où aller avec l’Iran ?
  • Y a-t-il une contribution canadienne à faire pour empêcher la prolifération des armes de destruction massive ? Pourrions-nous avoir une influence sur le Pakistan ?
  • Étant donné l’évolution des capacités des « états voyous » et la menace potentielle de la Russie, n’est-il pas grand temps de nous joindre à la défense antimissile continentale avec les États-Unis ?
  • NORAD ayant acquis une décennie d’expérience d’alerte maritime, n’est-il pas temps d’entreprendre une réévaluation des situations de connaissance du domaine maritime auxquelles font face les deux pays – pour établir si nous avons besoin de nouvelles structures, de nouvelles exigences en termes de liaison et d’un nouveau mandat (par exemple l’Arctique) pour NORAD ?
  • Que devrions-nous faire pour défendre notre souveraineté dans l’Arctique? Sommes-nous prêts à investir militairement dans ce secteur, fut-ce au prix de réduire d’autres éléments de notre défense ?
  • Devrions-nous favoriser un dialogue sur la sécurité dans l’Arctique, en parallèle avec ce qui se fait présentement au Conseil de l’Arctique ?
  • Étant donné les menaces croissantes en provenance des acteurs non étatiques, devrions-nous mettre davantage l’accent sur nos capacités expéditionnaires ?
  • Si les piliers de la stratégie du Canada demeurent a) la défense du Canada; b) la défense de l’Amérique du Nord en coopération avec les États-Unis; et c) la contribution à la paix et la sécurité internationale, est-ce que cette dernière devrait être réservée exclusivement à nos forces d’opérations spéciales ?
  • Au-delà de la stratégie à trois axes, compte tenu des nouvelles conditions de conduite de la guerre, quel changement devrions-nous apporter aux exigences en termes de développement des forces, génération de forces, emploi des forces, gestion des forces et appui aux forces ?
  • À partir des menaces perçues, pouvons-nous extrapoler ce que devrait être la politique de défense à long terme en plus de répondre aux questions connexes d’approvisionnement ?

Ressources

Le Canada dispose de nombreux actifs non-militaires (économie, tissu social, alliance, réseaux mondiaux, etc.). Cependant, bien que ses actifs militaires ne sont pas insignifiants, ils ont souffert d’imprévisibilité, de retards d’approvisionnement, de ressources insuffisantes, de réductions budgétaires, et d’irrégularités marquantes dans les procédures.  Tout cela risque de miner tout progrès qui pourrait avoir été réalisé en matière d’approvisionnement naval avec une forte possibilité qu’il y ait moins de navires produits que prévus tandis que le remplacement des avions de combat CF-18 est menacé par des prévisions financières passablement réduites.

Pourtant nous ne pouvons pas nous permettre de nous faire dicter nos choix de politique de défense et de sécurité par notre situation financière. Nous devons poser des choix critiques sur les capacités que nous ne pouvons pas nous permettre d’abandonner par rapport à celles qui sont plus discrétionnaires ou facultatives. Ces choix sont fondamentalement dictés par nos besoins de base en matière de défense et de sécurité.

Les réponses éventuelles à ces défis:

  • Accroître notre contribution à l’opération Réassurance en Europe et revoir notre décision de nous retirer du programme du système aéroporté d'alerte et de contrôle (AWACS) et du programme de la capacité alliée de surveillance terrestre (AGS).
  • À titre de mesure de confiance pour la région, établir un mécanisme de consultations externe sur les questions militaires avec les membres du conseil de l’Arctique. Toute pression exigeant une réponse musclée entraînerait une consultation et une réponse automatique au sein de l’OTAN.
  • Entamer des discussions avec les États-Unis sur un programme continental conjoint de défense antimissile balistiques (DAB) et, à la lumière de la menace nucléaire et des missiles balistiques de la Corée du Nord, renforcer le rôle du Canada dans le cadre de l’Initiative de sécurité contre la prolifération.
  • Renforcer les échanges de renseignements sur l’état islamique avec nos partenaires de l’OTAN, en conservant les dispositions de sécurité du projet de loi C 51 (tout en y adjoignant un mécanisme de surveillance et d’imputabilité), et mettre en œuvre la décision du gouvernement de renforcer sa mission de formation en Irak.
  • Se joindre aux efforts diplomatiques aux Nations Unies pour atténuer la troisième « Intifada », notamment en faisant progresser le seul processus capable d’apporter la paix dans ce conflit : la création d’un État palestinien.
  • Réimposer des sanctions sur l’Iran advenant une défaillance de sa part dans l’exécution des dispositions du récent accord nucléaire.
  • Proposer des observateurs militaires le long de la vallée du Jourdain, advenant un accord de paix israélo-palestinien.
  • Appuyer les efforts américains en vue d’assurer la liberté de navigation dans les mers de Chine méridionale et orientale et renforcer la substance de nos relations avec les autres pays de la région par l’entremise d’une présence diplomatique et militaire plus forte.

Conclusion :

En bout de ligne, gouverner c’est choisir. Ces choix sont plus critiques quand il s’agit de stratégie de sécurité car ils peuvent signifier la différence entre la survie et l’effondrement. Après, cela devient un « dialogue » entre les fins et les moyens. Nous espérons que le nouveau gouvernement canadien reconnaît les grands liens qui existent entre les différents éléments de la politique internationale et comprend la nécessité d’avoir un dialogue qui connecte l’art de gouverner aux objectifs et besoins à remplir. Alors seulement le Canada sera prêt à entreprendre une revue véritablement intégrée de notre politique internationale et à formuler une stratégie nationale de sécurité en conséquence.

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« Les Perspectives stratégiques du Canada 2016 »  est le quatrième rapport de Ferry de Kerckhove rédigé à l’intention de l’Institut de la conférence des associations de la défense. Il souligne le rôle joué tout particulièrement par George Petrolekas et Dave McDonough dans le peaufinement du document définitif.

 

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